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La permutation des lettres opérée par l'anagramme est une similitude de la fabrication plastique d'une image, c'est-à-dire une disposition qui peut être modelée ou mise en forme.
Cette disposition prend naissance dans une forme familière comme certaines images qui apparaissent sur les papiers peints. Les mots, les phrases, sont regardés et considérés comme des objets physiques. Par exemple : sur la table l'œil bute sur bouteille, le verre fait rêver et la fourchette, écho flatteur, rend le saucisson sans souci.

[...] si l'on veut faire la meilleure anagramme en transposant les lettres d'un mot quelconque, il n'est pas nécessaire de s'élever du plus facile au plus difficile, ni de distinguer l'absolu du relatif, car ce n'est pas le lieu de faire tout cela ; il suffira de se proposer, pour examiner les transpositions de lettres, un ordre tel que les mêmes combinaisons ne se présentent jamais deux fois, et que leur nombre soit par exemple réparti en un certain nombre de classes, de telle manière que sautent aussitôt aux yeux celles dans lesquelles il y a le plus d'espoir de trouver ce que l'on cherche ; de cette manière en effet, le travail ne sera souvent pas bien long, il ne sera que puéril.
René Descartes, Règles pour la direction de l'esprit : Règle VII, traduction par Jacques Brunschwig.

Le pouvoir est de déchirer l'esprit humain en morceaux que l'on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l'on a choisies.
George Orwell, 1984

HISTOIRE DE L'ANAGRAMME,
PRINCIPALEMENT EN FRANCE
[Alfred Canel]


« Le mot anagramme, dit M. Gabriel Peignot, vient de la préposition grecque ana, qui, dans la composition des mots, répond souvent à retrò, rè, et de gramma, lettre ; c'est-à-dire lettres dont l'ordre est changé. L'anagramme se fait donc, lorsqu'en déplaçant les lettres d'un mot, on en forme un autre mot qui a une signification différente... »
L'anagramme a joué plusieurs rôles dans ce bas monde. Nous voulons nous en occuper ici que dans ses rapports avec les noms d'hommes.
Et d'abord, sous ce point de vue restreint, l'anagramme se présente à nous comme une branche importante de l'onomatomancie, ou divination par les noms, art ridicule né de la croyance, jadis incontestée, que les individus étaient fatalement soumis à l'irrésistible influence des vertus mystérieuses attribuées aux noms propres, par la divinité.
Lorsque les noms d'hommes sont personnels, ainsi que l'ant-
[p. 2]

iquité et les temps modernes pourraient nous en offrir de nombreux exemples, et qu'ils dérivent en même temps des qualités morales ou intellectuelles des dénommés, il n'y a rien d'absurde ou de puéril à se préoccuper de leur signification, et à les considérer comme des indices propres à faire apprécier les individus ; mais il n'en saurait être de même quand, aux noms personnels, s'est substitué l'usage des noms héréditaires. Les pères, en effet, avec leur nom, ne transmettent pas invariablement à leurs descendants leurs vices ou leurs vertus.
Pourtant, l'habitude d'attacher de l'importance à la signification des noms a existé dans l'un comme dans l'autre des cas. On est allé plus loin encore, et, à l'exemple des Grecs et des Romains, les modernes ont, pendant long-temps, cherché, dans ces mêmes noms, des présages favorables ou menaçants. Chaque jour on voyait les esprits les plus élevés seconder le penchant général, en profiter quelquefois, et plus souvent s'y laisser entraîner sans résistance. Maintenant, encore, il reste de nombreux vestiges de cette antique superstition. Partout vous rencontrerez de braves gens qui, basant leur foi sur les noms souvent défigurés de quelques saints, supposent à ceux-ci le pouvoir de guérir une maladie ou d'opérer un prodige : ainsi on implore saint Genou pour la goutte ; saint Marcou, contre les écrouelles ou le mal de cou. Saint Cloud guérit les clous ; S. Mammart, les maux de sein ; S. Etanche, les hémorragies ; S. Clair, les maux de ophtalmies ; S. Eutrope, métamorphosé en saint Eautrope, les hydropisies.... On prétend aussi qu'il ne faut point semer le grain le jour de la St-Léger, parce qu'il ne produirait que des épis légers et vides. S'il n'était nécessaire de citer d'autres exemples, la Normandie seule nous en fournirait un grand nombre. [1]

[1] A Lyon, lorsque les gens du peuple entrent dans l'église St-Irénée (Sain-Tirenée), ils ont la superstition de tenir leur nez dans la main, pour le préserver de quelque espièglerie. Millin, Voyage en France, t. I, p. 479.)
[p. 3]

Faut-il s'étonner, au reste, qu'il en soit ainsi parmi le peuple, quand des esprits supérieurs proclamaient hautement leur croyance dans la vertu mystérieuse des noms propres ? Platon lui-même n'a-t-il pas enseigné qu'il existe, pour toute la durée de la vie, un rapport nécessaire entre l'individu et le sens du nom qui le désigne ? [1]
Citons aussi les Pythagoriciens, qui prétendaient que l'esprit, les actions et les succès des hommes dépendaient en partie de leur nom.
Chez les Romains, Ausone exprime une pensée analogue, dans l'épigramme contre Meroé, et dans ses vers ad librum, ut eat ad Probum.
On peut rapporter la même croyance ces vers de Claudius Rutilius :
Nominibus certis credam decurrere mores ?
Moribus aut potius nomina certa dari ?

Selon Prudence, S. Hippolyte, martyr, dut à son nom le genre de supplice que lui fit subir un juge payen :
Ille supinatâ residens cervice : quis, inquit,
Dicitur ? affirmant dicier Hypolitum.
Ergò sit Hypolitus, quatiat turbetque jugales,
Intereatque feris dilaniatus equis.

« Ne changez point les noms étrangers, » dit aussi un oracle chaldaïque, et le commentateur Psellus ajoute : « chez chaque nation, il existe des noms inspirés par la divinité, et dont l'énergie sacrée, incroyable, se perd tout entière, si l'on ose les traduire. » - Origène professe la même doctrine. [2]
Jamblique nous apprend encore que, fidèles à ce précepte, les prêtres se servaient, dans les cérémonies religieuses, de

[1] Plato, in Cratylo.
[2] Oracula chaldaïca; Paris, 1589, vers. 21 - Origènes, Contrà Celsum, lib. V.
[p. 4]

noms dont ils ignoraient la signification : c'est, dit-il, parce que ces noms signifiaient quelque chose parmi les Dieux. [1]
De la croyance superstitieuse dans la vertu des noms avait dû naître, de bonne heure, un genre particulier de divination, et, comme nous l'avons dit, l'anagramme fut un des moyens employés par les aveugles suppôts de cet art. Ne pouvait-il pas, en effet, leur paraître conséquent, lorsque le nom, dans sa forme primitive, ne fournissait aucune révélation et qu'il ne se trouvait en rapport ni avec les qualités, ni avec la fortune de celui qui le portait, de demander aux diverses combinaisons des lettres entrant dans sa composition, l'indication désirée. [2]
Chez les Hébreux, l'anagramme formait la troisième partie de la science cabalistique, appelée le Themura, c'est-à-dire changement, et elle était considérée comme une voie sûre pour découvrir, dans la transposition des lettres ou des mots, des sens cachés ou mystérieux.
On sait que toutes les nations, surtout les peuples de l'Orient, avaient une science secrète, enseignée seulement à quelques privilégiés. C'est de là, vraisemblablement, que les Juifs ont pris leur cabale. Or, comme l'anagramme figure dans la cabale, on peut supposer qu'elle entrait aussi dans la doctrine secrète des autres peuples, qui tous avaient puisé à une source commune.
Au reste, nous la retrouvons chez les Grecs : on en voit des exemples dans le poète Lycophron, qui existait 280 ans avant l'ère chrétienne. Ecoutez le bonhomme Estienne Tabourot, un des admirateurs de l'anagramme dans le XVI e siècle : « Isaac Tzetzer, interprète de Lycophron, nous tesmoigne, dit-il, que les anciens Grecs en faisoient cas : car il dit que non seulement Lycophron estoit en estime pour sa poësie,

[1] Jamblicus, de Mysteris, cap. XXXVIII.
[2] E. Salverte, Essai sur les noms d'hommes, t. I, p. 11 à 16; - Encyclopédie, verbo ONOMANCIE.
[p. 5]

mais aussi pour ce qu'il faisoit heureusement des anagrammes. » - Puis il ajoute : « Pour montrer encore que ceste science estoit recommandée anciennement, Artémidore, en son livre de l'interprétation des songes, dit ces mots : il faut bien noter que les anagrammatismes donnent grande ouverture à l'intelligence des songes. » [1]
M. Gabriel Peignot « ignore si les latins les ont connues. » [2]
Nous ne sommes guère plus savant sur ce point ; pourtant nous penserions volontiers que les Romains, qui croyaient aux propriétés occultes des noms, payèrent aussi leur tribut à l'anagramme, et nous nous appuyons, à cet égard, sur ces mots du poète Ausone :
Nam divinare est, nomen componere, quot sit
Fortunæ, morum, vel necis indicium.

Nous savons que l'auteur de l'épigramme à Meroé semble appliquer ses paroles au nom dans sa formule naturelle ; mais on les a déjà invoquées en faveur de l'anagramme, et, vaille que vaille, nous nous en emparons aussi pour le même but.
Après toutes ces divagations, nous abordons enfin l'histoire de l'anagramme dans notre patrie. Estienne Tabourot affirme que « du temps du grand roy François Ier, avec les bonnes lettres, ceste invention se ressuscita en France, » et, ajoute-t-on, nous en sommes redevables au poète Dorat, ou Daurat, qui en prit l'idée de Lycophron.
Tout cela est-il bien exact ?
La divination par les noms était pratiquée parmi les chrétiens : on en trouve la preuve dans les prohibitions fulminées par les pères et les conciles. Il faut en conclure que l'anagramme n'était pas tombée en désuétude. La présence des Juifs, disséminés par tous les empires, aurait d'ailleurs suffi pour en pro-

[1] Les Bigarrures et touches du Seigneur des Accords, ch. XII.
[2] Amusements philologiques; Dijon, 1824, p. 22.
[p. 6]

pager l'usage en France comme dans les autres contrées où ils s'établirent. Il nous semble donc probable que, dans les siècles qui précédèrent le XVIe, on s'occupa, comme plus tard, de la transposition des lettres entrant dans la composition des noms. Mais, alors, cette pratique devait être concentrée dans un petit nombre d'individus faisant profession de l'onomatomancie : elle n'était pas populaire. En l'empruntant de Lycophron, Dorat ne la ressuscita pas, il la popularisa. Ajoutons que Calvin, Nicolas Denisot, Rabelais firent l'anagramme de leur nom, et qu'il est douteux qu'ils se soient inspirés de l'exemple de Dorat.
Quoi qu'il en soit, en entrant dans le domaine public, au XVIe siècle, l'anagramme renonça en partie à ses prétentions fatidiques. Déjà, chez les Grecs d'Alexandrie, elle avait été surtout un instrument de flatterie et de captation. En France, on l'employa fréquemment au même usage. Quelquefois aussi, cependant, la malignité s'en fit une arme redoutable. Mais, tandis que les uns s'y torturaient l'esprit dans un but d'éloge ou de satire, ou bien encore par désœuvrement et pour se distraire d'occupations sérieuses, d'autres, se constituant les héritiers de l'antique superstition, continuèrent de lui demander la révélation des secrets cachés dans les noms propres par la sagesse du Tout-Puissant.
Une fois adoptée par les littérateurs français, l'anagramme ne tarda pas à devenir populaire chez nos ancêtres. A la fin du XVe siècle, elle était parvenue à l'apogée de sa gloire. « Aujourd'huy, dit Estienne Tabourot, ceste invention est si commune, que chacun s'en mesle, voire y en a qui en font marchandise. » - De nos jours, on rencontre des gens qui font marchandise de leur conscience : c'est moins excusable.
Il y avait plusieurs degrés d'anagramme ; nous en distinguons deux : 1° L'anagramme qui, dans un nom, ne trouve qu'un mot plus ou moins insignifiant ; 2° l'anagramme qui, d'un nom,
[p. 7]

fait sortir « quelque devise ou période accomplie d'un sens parfait. » [1]
La première sorte d'anagramme est d'une simplicité telle, quelle ne saurait avoir de grandes prétentions. Elle peut être enfantée par les plus pauvres intelligences, et, si les grands hommes ne l'ont pas dédaignée, c'est qu'elle leur fournit un moyen de recourir au pseudonyme, sans, pour cela renoncer entièrement au nom qu'ils illustrent ou qu'ils cherchent à illustrer. Elle se fait de deux manières : d'abord, en prenant le nom en sens inverse, c'est-à-dire en le retournant régulièrement, de façon à ce que la dernière lettre devienne la première, que la pénultième devienne la seconde, et ainsi de suite, tant qu'il en reste; puis en transposant les lettres à peu près au hasard, soit une à une, soit collectivement.
C'est ainsi que, de son nom :
Dubocage (de Bléville) a fait Egacobud.
Nicolas Denisot Conte d'Alsinoïs.
Calvinus (Calvin) Alcuinus.
François Rabelais Alcofribas Nasïer.
Noel Dufaïl Léon Ladulfi.
C. Ancillon C. Ollincan.
Crébillon (fils) Krinelbol, etc.
La deuxième sorte d'anagramme exige de celui qui veut s'y livrer une plus forte dose de patience et de capacité intellectuelle. Pourtant elle est rarement rebelle aux adeptes de bonne volonté; mais elle se plaît à livrer tous ses trésors aux hommes supérieurs qui ne croient pas déroger en lui consacrant quelque parcelle de leur génie, ainsi que (nous le verrons bientôt) cela est advenu en maintes circonstances.
On conçoit qu'il était indispensable de formuler des règles précises pour cette partie de la science sublime de la transpo-

[1] Les Bigarrures du S. des Accords, ch. XII.
[p. 8]

sition des lettres : elles ne firent pas défaut. Il fut donc établi que l'on pouvait opérer ad libitum sur le nom seul, ou sur le nom et le prénom à la fois; quelquefois on y ajoutait le titre ou la qualité. Mais il était de rigueur d'employer toutes les lettres, « sans aucune adjonction, répétition ou diminution d'autres. » - « Et, ajoute Estienne Tabourot, faut bien adviser que l'orthographe y soit bien observé, si ce n'est que, pour l'excellence de quelqu'un, on se puisse dispenser de ceste reigle. » Cependant, Claude Binet, biographe de Ronsard, nous apprend que, par une licence permise ou excusable, on peut n'employer qu'une seule fois une lettre plusieurs fois répétée dans le nom à retourner, et, par l'exemple qu'il cite, on voit également qu'il était loisible d'employer plusieurs fois quelqu'une des lettres figurant une seule fois dans ce même nom. D'autres moins timides encore, ont cru pouvoir substituer e à œ, v à w, s à z, c à k, et réciproquement. Enfin quelques-uns sont allés jusqu'à dire qu'il n'y avait pas outrecuidance « à omettre ou à changer une ou deux lettres, à volonté. » Mais, aux yeux des classiques de l'anagramme, ceux-ci étaient d'abominables romantiques, qui ne pouvaient manquer d'amener la ruine de l'art.
Cette deuxième sorte d'anagramme se subdivise elle- même en deux variétés. La première donne, purement et simplement, « la devise ou période accomplie d'un sens parfait. » La seconde, qui est le nec plus ultrà du genre, ajoute à cette « devise ou période d'un sens parfait » un commentaire en phrases rimées.
Nous n'aurons que l'embarras du choix, pour donner des exemples de ces deux variétés. Et d'abord, rappelons-nous que beaucoup d'hommes célèbres ont incliné leur gloire devant la toute-puissance de cette sorte d'anagramme. C'est à eux, avant tout, que nous devons emprunter nos premières citations en l'honneur de la variété n° 1.
Plaçons en tête Dorat, « très heureux à la rencontre de ceste
[p. 9]

invention. » Dorat, « cet excellent poète, duquel, comme d'un cheval troyen, sont sortis les meilleurs esprits de notre France. » Dans Pierre de Ronsard, il a vu ROSE DE PINDARE.
« J'avoy trouvé sous le mesme nom, ajoute le célèbre Estienne Tabourot, ARROSÉ DE PINDE, qui est une fontaine en Thessalie, sortant d'une montagne du mesme nom, qu'on disoit estre le séjour d'Apollon et des Muses. »
Etant jeune écolier à Paris, au collége de Bourgogne, en 1574, Tabourot avait déjà composé cette anagramme :
Catharina è Medicis, - HENRICI MEI CASTA DEA.
« Du quel, dit-il, ceste excellente princesse devroit honorer quelque coing de sa superbe Thuillerie : car je croy qu'on ne luy sçauroit rien trouver de mieux à propos, ny plus digne d'elle. »
Ecoutons-le encore : « Vivant le feu roy Charles IX, sous lequel M. le grand escuyer de France fut fait lieutenant-général en Bourgogne, je luy fis ces trois anagrammes suyvans : Éléonor Chabotius, - HEROS, ITO LUCE BONA. - CœLI HONOR BEATUS. - IT CAROLO SUO BENÈ ... Je pensois un jour donner ce suyvant à M. de Bissy, évesque de Chalon, comme chose nouvelle : Pontus de Tiard, - TU AS DON D'ESPRIT ; mais il m'asseura que desjà D'Aurat, le poëte vrayement royal, et Jacques Peletier lui avoient donné le mesme, dont je fus fort esmerveillé... »
Passons à d'autres : Nicolas Denisot trouve sur Étienne Jodelle : IO, LE DÉLIEN EST NÉ. - Du Bellay, sur le président Minar : Antonius Minarius, - NATUS RIMA MINOIS. - Le savant Coras, sur lui-même : Jean de Coras, - CÈDE A RAISON.
Cujas, le grave Cujas, qui avait trouvé Caius sur son nom, se gaussant du bon Antonius Contius, fit cette autre anagramme : SI NON TACTUS.
« Pierre Boistau, un des plus net et pur François qui ait escrit de notre siècle, à ma fantaisie, se fit peindre en un ta-
[p. 10]

bleau, à genoux devant une image de Nostre-Dame, et y avoit ces beaux anagrammes : MIRA ROGAVI, de Virgo Maria, et de Petrus Boistuau, EST VITÆ PROBUS.» [1]
Nous n'en finirons pas s'il fallait citer toutes les anagrammes avouées par des personnages historiques. Pourtant, grâce encore pour les trois suivantes :
Deux jésuites, le père Proust et le père d'Orléans, étaient en dispute : le père Proust trouva dans le nom de son confrère : L'ASNE D'OR, et le père d'Orléans découvrit dans celui du père Proust : PUR SOT. - Honteux d'avoir un cordonnier pour père, J.-B. Rousseau avait d'abord changé son nom en celui de Verniettes. Saurin trouva dans ce mot : TU TE RENIES.
Le Cardinal de Richelieu entreprit de marier madame de Combalet, sa nièce, avec le comte de Soissons. Le gentilhomme chargé de proposer l'alliance reçut un soufflet pour récompense, et le comte de Soissons déclara qu' il n'épouserait jamais les restes de ce galeux de Combalet. Afin de lever l'obstacle signalé par cette réponse, le cardinal se mit en tête de prouver au prince que la jeune veuve était encore vierge. Le principal argument fut le nom de sa nièce, qui s'appelait Marie de Vigneros ; on y trouva en effet : VIERGE DE SON MARI. Mais le prince ne se laissa point persuader par l'héroïque procédé du cardinal.
Nous avons surchargé la première partie de ces recherches de nombreux échantillons d'anagrammes commises par des hommes historiques, et personne, assurément, ne nous saurait mauvais gré de nous en tenir aux exemples cités ; pourtant parmi les anagrammes anonymes, il en est quelques-unes qui ont été signalées comme remarquables : ce serait injustice de les passer sous silence.
Si vous partagez l'opinion du bonhomme Tabourot, vous

[1] Bigarrures du S. des Accords, ch. XII.
[p. 11]

jugerez que celle-ci est « quasi miraculeuse » : Louyse de Lorraine, - L'OR DE HENRY VALOIS.
Pour nous, nous préférons l'anagramme du nom de Marie Touchet, maitresse de Charles IX : JE CHARME TOUT.
Et cette autre : C'EST L'ENFER QUI M'A CRÉÉ, fournie, lettre pour lettre par le nom de Frère Jacques Clément.
Le Dictionnaire dit de Trévoux donne aussi la suivante, « comme une des plus heureuses pour le sens et pour le rapport des lettres :
Louis de Boucherat, - EST LA BOUCHE DU ROI.
En effet, lorsqu'elle fut faite, Louis Boucherat était chancelier de France.
Un autre chancelier n'avait pas eu tant à se louer des révélations émanées de son nom par trop indiscret ! Un franc parleur de l' opposition d'alors fit dire à Guillaume Poyet : MOT ! VIVE PILLAGE !
Claude Ménétrier avait été transformé en MIRACLE DE NATURE. Le savant jésuite répondit à cette anagramme galante :
Je ne prends pas pour un oracle
Ce que mon nom vous a fait prononcer,
Puisque, pour en faire un miracle,
Il a fallu le renverser.

Pilâtre du Rosier était un aéronaute ; aussi son nom disait-il : TU ES Pr ROI DE L'AIR. Mais le nom y perdit ses propriétés occultes. On sait que cet infortuné, étant parti en ballon, de Boulogne, le 15 juin 1785, tomba d'une hauteur prodigieuse et fut entièrement fracassé. [1] C'était il est vrai, à une époque où les royautés, en France, allaient commencer à jouer de malheur.
Toutefois, il y avait déjà long-temps que les anagrammes avaient pris l'habitude de recevoir quelques démentis. Voyez, entre mille, un mémorable exemple. Dans Louis quatorzième,

[1] Amusemens philologiques, p. 26.
[p. 12]

roi de France et de Navarre, on avait trouvé : VA, DIEU CONFONDRA L'ARMÉE QUI OSERA TE RÉSISTER, et cette anagramme avait été regardée comme une prophétie. Mais les armées de Marlborough et d'Eugène ne furent pas confondues. [1]
Qu'importe, au reste ! Mathieu Lænsberg se trompe fort souvent dans ses pronostics ; mais aussi il rencontre juste quelquefois, et c'en est assez pour maintenir la foi de ses fidèles. A côté des mécomptes les transpositeurs de lettres comptent également des réussites...et l'honneur de leur science est sauf. Jugez :
André Pujom rêve que l'anagramme de son nom est pendu à Riom. Il passe par cette ville, y prend querelle, tue son homme, et y est effectivement pendu. Si vous doutez pour André Pujom, croyez pour Jan de Pruom, dont l'anagramme est la même, et qui, de par son nom, a aussi été pendu a Riom. Croyez-le, car c'est Delacre qui nous le dit, dans son livre de l'incrédulité et mécréance des démons.
Nous allons sortir de la France pour un instant :
« Le jeune Stanislas, depuis roi de Pologne, étant revenu de ses voyages, toute l'illustre maison de Leczinski se rassembla à Lissa pour le complimenter sur son retour. Le célèbre Jablonski, alors recteur au collège de Lissa, fit à cette occasion un discours oratoire qui fut suivi de divers ballets exécutés par treize danseurs qui représentaient autant de jeunes héros. Chaque danseur tenait à la main un bouclier, sur lequel était gravée en caractères d'or l'une des treize lettres des deux mots : Domus Lescina ; et, à la fin de chaque ballet, les danseurs se trouvaient rangés de manière que leurs boucliers formaient autant d'anagrammes différentes. On voyait :

[1] On nous communique une anagramme destinée à servir de pendant à celle de Louis quatorzième, et qui a eu de la vogue au commencement de la restauration; la voici: Sa Majesté Louis dix-huit, roi de France et de Navarre, AIDÉ DU CIEL, RENDRA SON ROYAUME HEUREUX ET SATISFAIT.
[p. 13]

Au premier ballet Domus Lescina
Au second ADES INCOLUMIS.
Au troisième OMNIS ES LUCIDA.
Au quatrième MANE SIDUS LOCI.
Au cinquième SIS COLUMNA DEI.
Au sixième I, SCANDE SOLIUM.
Cette dernière anagramme est d'autant plus remarquable, qu'elle fut une espèce de prophétie.» [1]
Ce n'est pas seulement pour cela que nous avons emprunté cet exemple à nos frères de Pologne. Nous voulions aussi montrer l'anagramme en action.
Telle a été l'anagramme à période accomplie. Elle surpasse déjà l'autre sorte d'anagramme ; mais, comme nous l'avons dit, les beaux esprits sont parvenus à lui donner encore une nouvelle valeur. Souvent les anagrammes, ainsi que tous les oracles, ont un sens obscur, qui peut n'être pas facilement saisi par le profane vulgaire. Il convenait de dissiper les ténèbres, et, pour y parvenir, aussi bien que pour assurer à l'anagramme la place honorable qui lui appartenait dans la littérature, on imagina de l'encadrer dans une explication rimée, qui porta aussi le nom d'anagramme.
Au XVIIe siècle, et à cet usage avait commencé dans le siècle précédent, il ne s'imprimait presque pas de livres, sans que les amis de l'auteur plaçassent, en tête, quelque anagramme illustrée.
Pierre Berthault, né à Sens, vers l'an 1600, composa, entr'autres ouvrages, le Florus gallicus. On y trouve, après l'index des chapitres :
Petrus Berthault, - PURÈ LUSTRAT, HABE. [2]


[1] Amusemens philologiques, p. 25. - Encyclopédie; - Philologie des images de Ménestrier; - Sulzer, Théorie des Beaux-arts, etc.
[2] L'anagramme de Petrus Berthault est certainement une de celles qui exigeaient la plus impérieusement un commentaire. Si Berthault avait été un [suite au bas de la page suivante]
[p. 14]

Qui puros cupis historiæ decerpere flores,
Hos tibi, quos Florus porrigit iste, legas :
Gesta, trophæa, duces Gallorum ex ordine lustrat
Berthaldus, secli lumen honosque sui ;
Lustrat et illustrat quæ quondam obscura latebant,
Immò etiam purè singula lustrat, habe.

J. Mailly.
On peut se faire une idée de la vogue de cette sorte d'anagramme, en ouvrant l'Apologie du banquet sanctifié de la veille des rois, par N. Barthélemy ; Paris, 1665, pet. in-12.
D'abord, au verso du titre, se présente l'anagramme du nom du personnage auquel le livre est dédié :
Henry de Lorraine, comte de Harcourt, - HERCULE CHÉRI DE TON ROY, MARS T'ADORE.
Prodige de valeur, et des monstres l'effroy,
Aymable conquérant, que l'univers honore,
Grand prince, c'est beaucoup que le dieu Mars t'adore ;
Mais c'est plus d'être Hercule, et chéri de ton roy.

Tournez quelques feuillets, et vous trouverez :
Nicolas Barhélemy, - L'AYMABLE CHRESTIEN.
Beau livre, ne crains point de passer pour suspect ;
N'y qu'on manque pour toy d'amour et de respect ;
Ta doctrine doit plaire à l'ame la plus pure ;
Elle n'a rien en soy qui tienne du payen.
Pourrroit-on rencontrer quelqu'un qui te censure,
Voyant que ton auteur est l' aymable Chrestien?

Puis :
Nicolas Barthélemy, - ASILE CONTRE L'ABYME.
Vous qu'au gouffre infernal, par de trop dures lois,
On a précipités pour avoir fait les rois,


[suite de la note de la page précédente] dégraisseur, PURÈ LUSTRAT, HABE, aurait pu se traduire: il dégraisse proprement, donnez-lui votre pratique. Mais il était historien, et, suivant J. Mailly, les mêmes mots signifient; il développe avec pureté la glorieuse histoire des Gaulois, lisez-le.
[p. 15]

Sans avoir commis d'autre crime,
Innocens criminels, bienheureux réprouvez,
Prenez courage, vous avez
Un asile contre l'abyme.

Puis encore :
Nicolas Barthélemy, - SON CHARITABLE MIEL.
Enfin qui l'auroit cru qu'une plume si belle
Eût uny sagement la terre et le ciel ?
Il falloit que Senlis, cette ville fidelle,
Nous donnât de sa main son charitable miel.

Ces échantillons seraient plus que suffisant ; mais nous devons encore ajouter que l'anagramme en tête des livres s'est quelquefois permis la raillerie :
Pourquoi prends-tu tant d'exercice
Contre Dominique et François ?
Ne sais-tu pas qu'en cet office,
Travaillant, nul gain y reçois ?

Ce quatrain élucide l'anagramme de Nicolas Vignier, fils, auteur de la Légende dorée des frères mendians de Saint-Dominique et de Saint-François ; Leyde, Jean Marie, S. D., in-8° - Il est imprimé au revers du titre.
En citant tout ces exemples d'anagrammes, nous avons déjà eu occasion de faire connaître plusieurs hommes célèbres qui ont « passé, à tirer de leur cerveau de pareilles vétilles, un temps qu'ils auraient pu mieux employer.» [1] Mais, pour la plus grande gloire de notre sujet, il faut encore revenir sur ce point. Avant tout, payons notre dette au poète Dorat, auquel a été attribuée l'importation de l'anagramme en France.
Jean Dorat, le poète vraiment royal, se mêlait d'interprêter les songes et d'expliquer les centuries de Nostradamus. De là, il n'y avait qu'un pas à l'onomatomancie, et il se garda

[1] Amusemens philologiques, p. 2.
[p. 16]

bien de ne pas le faire. Pour lui, donc, l'anagramme ne fut pas seulement un passe-temps ; il lui demandait des révélations prophétiques. Selon Bayle, « il passait pour un grand devin en ce genre là, et plusieurs personnes illustres lui donnèrent leur nom à anagrammatiser. » Mais, ajoute-t-il, « ce ne sont point là les beaux endroits de sa vie. » Quoi qu'il en soit, c'est pour nous un devoir de rappeler qu'il existe, du poète Jean Dorat, un volume dont voici le titre : Poematia, hoc est poematum, epigrammatum, anagrammatum, funerum, etc. Paris, 1586, in-8°.
Après Dorat, la première mention appartient de droit à maistre Estienne Tabourot, seigneur des Accords. Nous avons emprunté à celui-ci de nombreuses citations, et pourtant c'est une bien faible partie du chapitre XII de ses bigarrures, qu'il consacre à la gloire des anagrammatismes ou anagrammes [1]
Tabourot s'occupait des anagrammes, qu'il n'était encore que jeune escholier au collége de Bourgogne, à Paris. Aussi devint-il fort habile anagrammatiste ; croyez-le sur parole : « Je me suis autrefois tellement exercé à ceste invention, dit-il, que, sur le nom d'une gentille demoiselle, nommée Gabrielle, et surnommée de Monpasté ou de Monpâté, j'ai trouvé quarante-sept anagrammes entiers. Et combien qu'en chacun il n'y eust pas un sens parfait, ou période accomplie, je lui fis une épistre, où tous estoient si bien adaptés, qu'il sembloit que ce fust une oraison coulant, sans aucune recherche affectée. Entre les plus parfaits, j'ai colligé pour le plaisir ces suivants :
Elle m'a dit bon présage.
Par bel image donté.
Bel ange doré me plaist.
O perle d'estimable gain.


[1] On a long-temps ignoré le véritable nom de l'auteur ; il l'avait cependant révélé par un moyen qui peint bien l'époque à laquelle il écrivait. En réunissant les premières lettres des 22 chapitres dont se compose la première édition, on trouve : Estienne Tabourot m'a fait.
[p. 17]

Bel parangon d'eslite.
Parle de ton bel image.
Digne parole te blasme.
Mon idé agréable plaist... »

Tabourot aurait été ingrat envers l'anagramme qui l'inspirait si bien dans sa jeunesse, s'il ne lui eût pas consacré, plus tard, quelques lignes dans son livre des Bigarrures. Mais, sur ce point, il est à l'abri de tout reproche. Dix-sept pages bien remplies viennent témoigner que le vieillard savait payer les dettes du jeune homme. Et notez qu'il ne se croyait pas quitte encore.
Aussi, dans sa première édition, a-t-il soin de laisser du papier blanc à la suite de son texte sur les anagrammes, afin que chacun puisse ajouter les exemples qu'il luy plaira.
Nous connaissons plus d'un livre pour lequel un pareil procédé eût été fort nécessaire. Peut-être même, dans certain cas, eût-il été sage de mettre partout du papier blanc. - A commencer par cet écrit, dites-vous, amy lecteur! - Soit ; mais puisque le vin est tiré, il faut le boire...
Sus donc, nous continuons, ou plutôt nous laissons M. G. Peignot continuer. Il va nous faire faire connaissance avec un des plus fameux adeptes de la science anagrammatique :
« Le père de Saint-Louis, religieux Carme, auteur du ridicule « Poëme de la Magdeleine, était l'un des plus grands faiseurs d'anagrammes. Il avait anagrammatisé le nom de tous les papes, des empereurs, des rois de France, des généraux de son ordre et de presque tous les saints. Il croyait bonnement que la destinée des hommes était marquée dans leurs noms. »
Emmanuel Tripaut est aussi une des gloires de l'anagramme. Fort heureusement illuminé des inspirations du genre, il composa deux ouvrages spéciaux, dont voici le titre :
« Libellus anagrammatum virorum illustrium ; auctore Emmanuele Tripautio. Aureliœ, Frémont, 1613, in-8°. » [1]

[1] Consacré exclusivement aux hommes illustres d'Orléans.
[p. 18]

« Les anagrammes des noms et des surnoms des demoiselles et dames d'Orléans, par Emmanuel Tripaut. Orléans, Frémont, 1626, in-8°. »
Tripaut aurait pu suffire pour illustrer Orléans sous le rapport anagrammatique ; mais cette ville était, au XVIe siècle, tellement possédée de la passion de célébrer ses grands hommes à l'aide de leur noms, qu'un d'entr'eux se voua, bœuf volontaire, à rouvrir le pénible sillon de l'anagramme, en l'honneur de ses compatriotes. Son œuvre, digne de figurer à côté des œuvres de Tripaut, vint délecter le monde bel-esprit, sous le titre de :
« Les Portrais parlans, ou Tableaux animés du sieur CHEVILLARD, dédiés à messieurs de l'église d'Orléans. Orléans, Hotat, 1646, in-8°. »
Il y a un fécond écrivain qui s'est moqué de l'anagramme et que nous devons cependant ranger parmi les gloires de l'anagramme : c'est Gabriel-Antoine-Joseph Hécart, naturaliste et littérateur, membre ou correspondant de plusieurs Académies nationales et étrangères, entr'autre de la Société royale des antiquaires de France, né à Valenciennes, le 23 février 1755.
Hécart, donc (ou plutôt feu Hécart), s'est évertué à composer l'ouvrage suivant :
« Anagramméana, poëme en huit chants, par l'anagramme d'Archet, ouvrier mâçon, l'un des trente associés à l'abonnement d'un journal littéraire. XCVe (première et unique) édition, revue, corrigée et augmentée. A Anagrammatopolis, l'an XIV de l'ère anagrammatique ( Valenciennes, 1821), in-16 de 58 pages. »
Par cet écrit tiré à 50 exemplaires seulement, Hécart, ou, si l'on veut, l'anagramme d' Archet, appartenait de droit à notre notice. En effet, s'il a dit, dans une note autographe, annexée à l'exemplaire de M. Guilbert-Pixérécourt [1] : « L'anagramme

[1] Catalogue Guilbert de Pixérécourt, n° 789.
[p. 19]

est une des plus grandes inepties de l'esprit humain : il faut être sot pour s'en amuser et pis que sot pour en faire. Richelet, au mot Anagramme, édition de 1759. Je souscris à ce jugement... » S'il a dit cela, il ajoute immédiatement après : « Pourtant je reconnais qu'il existe des anagrammes tellement justes, qu'elles feraient pardonner le genre : Bélitre, liberté ; Benoist, bien sot. »
Ailleurs il écrit encore, en parlant de son Anagramméana : « c'est une ineptie, mais qui m'a fait passer des momens agréables. Cet opuscule a excité l'hilarité des gens d'esprit et des sots, ce qui me fait croire qu'il se serait vendu, si je l'avais mis en vente. » [1]
Tout le monde verra, dans ces paroles, deux choses distinctes : d'abord un tribut payé publiquement à l'opinion publique ; puis un aveu tacite d'un penchant bien prononcé vers l'anagramme. Donc...
On cite encore César Coupé, parmi les anagrammatistes célèbres. Ce personnage était également réputé pour ses bons mots contre les maris affligés de femmes coquettes. C'était une double manie qui méritait bien une punition exemplaire. La femme qu'il épousa se chargea de venger les maris plaisantés, et elle y réussit à tel point, que le sien se vit dans la nécessité de demander la dissolution de son mariage, et qu'il l'obtint sans la moindre difficulté. Un plaisant qui avait une revanche à prendre avec César Coupé, compléta la leçon, en résumant la malencontreuse histoire de l'anagrammatiste dans l'anagramme de son nom. Dans César Coupé, il trouva COCU SÉPARÉ.
On a pu apprécier, par tous les détails qui précèdent, combien l'anagramme avait été également choyée en France. Elle s'y était si bien posée, qu'elle aurait pu s'en tenir à ses formes originelles, sans craindre d'être accusée d'impuissance. Pourtant
[1] Serventois et sottes chansons couronnées à Valenciennes, 1827, in-4°. - Querard, France littéraire, t. IV, p. 48.
[p. 20]

une dernière gloire lui était réservée, et elle en fut redevable au très ingénieux abbé Catelan. C'est lui qui inventa, en 1680, une sorte d'anagramme mathématique, par le moyen de laquelle il trouva que les huit lettres du nom Louis XIV, font vrai héros. [1] Mais c'était le chant du cygne. Cette sublime invention n'était pas destinée à faire école.
A cette époque, d'ailleurs, la fureur des anagrammes était passée et le temps des réactions était venu pour elles. « Ménage écrivit que le turpe est difficiles habere nugas, et stultus labor est ineptiarum (Martial, 2, épître 85), convient parfaitement aux faiseurs d'anagrammes, qui se tourmentent cruellement pour trouver des mots dans les mots. Adrien Valois fit l'épigramme suivante sur le même sujet :
« Quicumque nervis ingenî parùm fisus,
Doctumque carmen facere posse desesperans,
Evisceratis verba quærit in verbis ;
Anagramma versu claudat ut salebroso,
Laboriosis occupatus in nugis,
Non hic meretur usquequaque damnari ;
Nam se ipse noscit, et vetus probat verbum :
Citharœdus esse qui nequit, sit aulœdus ;
Anagrammatista, qui poeta non sperat. » [2]

Le poète Colletet a aussi exprimé son mépris pour les anagrammatistes, dans cette pièce adressée à Ménage :
« J'aime mieux, sans comparaison,
Ménage, tirer à la rame,


[1] Encyclopédie, t. II.
[2] Traduction comme on en voit beaucoup : « Celui qui, ne pouvant de l'art des vers atteindre la hauteur, va fouiller les entrailles des mots pour en tirer d'autres mots, est tout simplement un homme qui se connaît lui-même, qui a compris et qui s'applique ce vers de Boileau :
Soyez plutôt mâçon, si c'est votre talent.
Il ne pouvait être poète, et s'est fait anagrammatiste. »
[p. 21]

Que d'aller chercher la raison
Dans les replis d'une anagramme.
Cet exercice monacal
Ne trouve son point vertical
Que dans une tête blessée ;
Et sur Parnasse nous tenons,
Que tous ces renverseurs de noms
Ont la cervelle renversée. » [1]

Bientôt on ne se donna pas la peine de versifier contre les anagrammes : leur règne était irrévocablement passé, et il ne restait plus qu'a écrire leur histoire. M. G. Peignot l'a entrepris, sommairement, dans un curieux chapitre de ses Amusements philologiques. A notre tour, nous avons abordé ce sujet, pour l' illustrer de nouveaux détails.
Il est fort probable que, loin de nous savoir aucun gré de nos peines et soins, on nous reprochera aussi, comme aux anagrammatistes, « d'avoir passé, à tirer de notre cerveau de pareilles vétilles, un temps que nous aurions pu mieux employer. » Nous ne crierons pas à l'injustice ; car déjà, plus d'une fois, en traçant ces lignes, nous avons dit notre Meâ culpâ, avec la plus poignante contrition qui se puisse imaginer.
Puisse notre sincère repentir nous valoir miséricorde !

[1] Amusemens philologiques, p. 23.

A. CANEL (Pont-Audemer)


[D'après l'exemplaire marqué S C 4 du musée Alfred Canel à Pont-Audemer (Eure), 64, rue de la République.]
[Rouen, imp. Nicolas Périaux, gr. in-8 de 21 p. Extrait, à vingt exemplaires, de la Revue de Rouen, septembre et octobre 1841.]
[« C'est une ébauche, qu'alors je ne prévoyais pas avoir quelque peu compléter plus tard. » Note d'Alfred Canel dans son ouvrage : Recherches sur les jeux d'esprit, les singularités et les bizarreries littéraires principalement en France, 1867, 2 vol. Tome premier, Anagrammes, p. 70 à 135.]
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